Mes déboires de mère

Publié le par KalaSoa

Il y a neuf ans et quelque mois, je suis devenue, pour la première fois, une jeune maman, après un accouchement long et douloureux. La femme fière et parfois bornée que je suis a refusé de recourir à la péridurale, qui est d’ailleurs rarement proposé au niveau des hôpitaux publics. Je n’ai pas eu peur de revivre l’expérience avec mes cadettes. Je dois avouer que c’est l’une des choses dont je suis vraiment fière : le fait d’avoir pu donner trois fois naissance d’une manière tout à fait naturelle, comme des millions de femmes avant moi. Mais je me demande parfois si une maman est vraiment née, ce jour-là. Ce dont je suis sûre, c’est que contrairement à l’image idéale de la maternité maintes fois racontée, peinte et repeinte par les mères autour de moi (ma mère, mes tantes, mes cousines, mes amies, mes collègues…), la réalité avait été bien différente. Et si j’ai mis du temps à en parler, c’est que j’avais un peu honte de ma différence. Mais finalement, avec le recul, après plusieurs lectures et après des échanges avec des nouvelles mères, je me rends compte que l’expérience de la maternité est bien loin de l’image idéale que l’on en donne. Voici mes déboires de mère, celles dont peu parle, mais que toutes vivent au plus secret de leur cœur.

 

Devenir maman est physiquement douloureux


On parle bien sûr de la douleur physique. Tout le monde en convient. Ce n’est pas un secret. C’est même inscrit dans l’un des livres le plus lus du monde, enfin à ce qu’il paraît : « Tu accoucheras dans la douleur ! ». Un des meilleurs moyens de légitimer la douleur, et de préparer les femmes à la supporter ! Mais on prépare moins les mamans à ce qui arrive ensuite. Car après, on dit toujours aux mamans qu’on oubliera la douleur quand on tiendra le bébé dans nos bras. Mensonges ! Je ne me souviens pas avoir « oublié » ma douleur après l’accouchement ! Cela s’est même empiré ! Une épisiotomie est terriblement douloureuse, sans parler des crevasses des seins pendant l’allaitement ! Je suis assez pudique pour ne pas évoquer toutes les autres activités qui doivent se faire dans la douleur après un accouchement, mais pour vous donner une piste, je dois avouer que je reste toujours perplexe devant les cas de femmes qui tombent enceintes moins d’un mois après leur accouchement. Mais il est vrai que chaque femme est différente, et disons que je fais partie de celles qui ont eu du mal à s’en remettre. Ces moments étaient terriblement embarrassants et je n’étais guère préparée, surtout la première fois ! Mais ils étaient moins pénibles finalement, face à une autre épreuve auquel je ne m’attendais guère.

 

Devenir maman est surtout une épreuve psychologique  


Ce dont on évoque le moins à une jeune maman, c’est la douleur psychologique. Bien sûr, désormais, la plupart des mamans modernes sont au courant du Baby-blues. On ne m’en avait jamais parlé quand j’avais accouché la première fois. J’imagine que pour la majorité des mamans malgaches actuelles, celles qui accouchent au niveau des CSB II ou des hôpitaux publics, celles qui se font accoucher par une matrone, celles qui décident d’accoucher chez elles, et celles qui n’ont pas la possibilité de lire les articles et autres documents sur l’accouchement, le baby blues reste encore un grand inconnu. Et pourtant, cette douleur existe bel et bien. Mais entre l’immense bonheur que la maman devrait ressentir face à ce petit bout de chou, et l’immense joie du père et de la famille, il n’existe pas de place pour les petites dépressions et les crises existentielles ! Sauf que ces petites misères décident quand même de venir, sans qu’on les invite. Donc, dans mon cas, il m’arrivait de pleurer pour un rien, les semaines qui ont suivi mes accouchements. Je dis bien « mes », parce que même après m’être bien informée, je n’ai pas pu éviter ces petits moments dépressifs post-accouchement, les trois fois que j’ai accouchées. Allez savoir pourquoi ! Peut-être une hyper sensibilité, ou encore une tendance à la dramatisation, ou encore un certain nombrilisme ! Le fait est que, au moment où tout le monde m’enviait et me félicitait de mon beau  bébé tout neuf, j’avais envie de me mettre sous les couvertures et de pleurer tout mon saoul. La douleur physique n’aidait pas beaucoup, et surtout, le fait que je devais cacher mes états d’âme : je devais jouer mon rôle à la perfection, celle de la jeune maman heureuse et épanouie, souriante et aimante. Pire, j’étais jalouse (oui, vous lisez bien) de l’attention que tout le monde portait désormais sur le bébé. Il n’y en avait que pour lui, et moi j’étais devenue un gros (littéralement) sac vide et fatigué.

 

Naître en tant que mère


Ceci pour vous raconter à quel point il n’est pas évident de devenir mère. Car au-delà de l’accouchement physique, déjà épuisant, il faut aussi, psychologiquement, accepter de devenir mère, et cet accouchement-là est bien plus difficile, bien plus douloureux qu’il n’y paraît. Car devenir mère, c’est aussi renoncer à être enfant soi-même. Et ce renoncement ne se fait pas du jour au lendemain, ni sans blessures. C’est un long voyage que la mère accomplit tous les jours, et c’est aussi pendant ce long voyage que se construisent les relations affectives entre la mère et l’enfant. Dans les conditions où je me trouvais après mes accouchements, je pense que j’ai surtout agi par instinct en acceptant d’allaiter mes enfants, et de m’en être occupé correctement, et aussi parce que j’étais entourée par mon mari et ma famille. Je n’ai jamais ressenti le mythe de l’amour maternel instantané. Je me souviens que pour mes trois enfants, je suis littéralement tombée amoureuse d’eux, quelques mois seulement après leur naissance, au moment où ils commençaient à babiller, et à être plus réactifs par rapport à mes sollicitations. Certains vont trouver cela cruel et je l’assume. Mais je ne crois pas qu’entretenir le mythe de l’amour maternel tel qu’idéalisé par la société soit une bonne solution pour accompagner les mères. Pour ma part, après cette première éclosion tardive, mon amour pour mes enfants n’a cessé de grandir depuis, s’alimentant de nos expériences communes.  Je sais que mon propre voyage de mère n’est pas achevé, et qu’il continuera toujours, peut-être ne cessera-t-il jamais ?

A quoi cela sert-il de revenir sur ces moments et de parler ainsi aussi ouvertement de mes expériences personnelles de la maternité, au risque d’être jugée comme étant une mauvaise mère ? Les raisons sont simples. Nous vivons dans une société où certaines choses semblent aller de soi, où certaines réalités sont passées sous silence. J’écris ces lignes pour toutes les mamans qui ont vécu la même chose, pour toutes celles qui ont dû taire et cacher leurs pensées les plus secrètes. J’écris ces lignes pour toutes les mamans qui ont su aller au-delà de ces dépressions et devenir par la suite les merveilleuses mamans qu’elles sont. J’écris aussi pour ces mamans qui sont rongées par la culpabilité de ne pas être dans la norme, si norme il y a. J’écris pour ces centaines de femmes qui se débarrassent de leur nouveau-né, faute d’entourage, de soins et de moyens, et qui sont victimes des reproches de la société, alors qu’elles doivent déjà subir le poids de leur propre culpabilité. Et j’écris surtout pour toutes les futures mamans et leur entourage, pour que tous comprennent à quel point la maman a besoin d’attentions et de soutiens, à ce moment crucial de sa vie. A chaque accouchement, non seulement un enfant est né, mais une maman aussi. Et les deux ont besoin d’attentions pour grandir.

  

Le mifana, la pratique traditionnelle malgache


J’étais, comme beaucoup d’autres femmes modernes, réticente à la pratique traditionnelle du mifana malgache. Maintenant, j’en comprends toute la mesure. Il ne s’agit pas seulement d’une pratique destinée à protéger la santé de la mère et de l’enfant, je pense qu’il s’agissait fondamentalement de protéger et d’entourer la mère dans son moment de fragilité psychologique. Dans un futur proche peut-être, toutes les maternités malgaches pourront proposer des programmes d’accompagnement psychologique et de soutien aux mamans et aux parents. Pour l’instant, nous devrons nous contenter de soutenir les mamans autour de nous, et finalement la pratique du mifana est une alternative utile. Mais la complexification de la vie moderne rend cette pratique plus difficile actuellement. Cela est-il à la source de l’accroissement du nombre d’enfants abandonnés ? Nous sommes tous au courant de ces cas terribles d’infanticide dans les sociétés occidentales. Espérons qu’à Madagascar, notre société pourra encore prévenir ce genre de cas, à travers la perpétuation du mifana au niveau des familles, en l’absence d’autres alternatives.

 

Et le papa dans tout ça ?


Et n’oublions surtout pas le rôle du papa. Je suppose que les papas doivent aussi avoir ce genre de fragilité psychologique, si seulement ils acceptaient d’en parler. Si une maman naît le jour de l’accouchement, je suppose qu’un papa naît aussi. Peut-être que si les papas étaient aussi bien entourés pendant leur propre naissance en tant que père, peut-être assumeraient-ils plus de responsabilité parentale? Peut-être même que beaucoup de pères actuels n’ont pas encore accompli leur voyage vers la parentalité ? Oui, entre l’attention de la maman qui est focalisée sur le bébé, les frustrations sexuelles qui s’en suivent… Oui, peut-être…cela expliquerait bien des choses, surtout le nombre de cas record d’abandon du foyer par les pères…

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Avo 01/08/2014 05:53

merci aky Soakely, tiko loatra ty texte ty. C'est bien dit. Tena vonona e, ndao hifanome tanana hanomana olom-banona.

Agence SEO madagascar 19/11/2013 08:38

J'ai adoré lire ce blog. Certains passages m'ont tellement émus et grâce à ce blog je comprends mieux ce qui arrive physiquement et psychologiquement aux mères. Je ne suis pas mère mais ces
informations m'aideront beaucoup à l'avenir.

Salohy 05/07/2013 12:15

"The natural state of motherhood is unselfishness. When you become a mother, you are no longer the center of your own universe. You relinquish that position to your children."
Jessica Lange

hmmmmmmm ... :) un autre de tes blogs a montrer a tes enfants dans une vingtaine ou une trentaine d'annees eh?

KalaSoa 12/02/2014 14:45



:). Hi Salohy! Je viens juste de faire une nouveau post, j'espère que tu pourras prendre le temps de lire! je me fais rare mais je ne meurs pas ;)